Art is the message, l’auteure

Mon identité. Ou mon manque d’identité.

Je suis née de parents martiniquais et français. Une culture mixte que je pensais commune à tout le monde. Avoir et voir un père noir et une mère blanche faisait que je ne voyais pas les différences de couleurs de peau à l’extérieur de la maison.

Vers l’âge de six ans, expérimentant pour la première fois le racisme à l’école en étant qualifiée de noire et donc d’infréquentable, je demande à mes parents si je suis noire. Ils rient en me disant : « Ben tu vois bien que Papa est noir et que moi je suis blanche ? ». … Ah, oui, en effet, maintenant que vous le dites… Mais moi quand je regarde ma peau, elle n’est pas noire… « Ben non, toi tu es café au lait. » Bon, d’accord. Pourquoi pas.

La même année, mes parents m’ont demandé si l’amie dont je leur ai parlé était noire ou blanche. Je n’ai pas été capable de répondre et c’est le lendemain quand je l’ai revu que j’ai prêté attention à sa couleur de peau : « Elle est comme Papa. » J’expérimente donc la différence et la notion d’identité par la couleur de peau.

Quelle est mon identité à moi, café au lait ? Parfois, on me demande si je me sens plus noire ou plus blanche ? Ni l’un, ni l’autre, et les deux en même temps. Je ne suis pas à moitié noire et à moitié blanche, je ne suis pas deux moitiés, je suis deux entièretés, entièrement noire et entièrement blanche, et finalement entièrement humaine. Et je pense que l’être humain ne devrait pas avoir à se définir au-delà de sa propre humanité.

J’ai du mal à m’identifier à une origine en particulier, lorsque je vis dans un pays autant multi-culturel et que la culture de mes amis français, maghrébins, indiens, vietnamiens joue de son influence sur ma culture intérieure, qui ne peut s’exprimer sur la couleur de ma peau ou la texture de mes cheveux.

Mon sentiment intolérable d’injustice.

À l’âge de dix ans, j’apprend à l’école, en cours d’histoire, l’existence de la traite négrière. En rentrant à la maison, je demande à mes parents si ce que le professeur avait raconté était vrai ?! Ça ne peut pas l’être… « Oui. » Je n’arrive même pas à réagir face à une telle réalité qui ne fait aucun sens pour moi. Les jours suivants, je me renferme un peu plus sur moi-même.

Ma mère s’inquiétant m’emmène voir un psychologue qui me dira que je ne peux pas être triste pour ce qui arrive aux autres et pour toutes les misères qu’il peut y avoir dans ce monde. Pourtant, les autres, c’est aussi moi, et je ne comprend pas comment je pourrai ne pas en être affectée.

Dans quel monde je vis ? Quelle est cette nouvelle réalité à laquelle je suis en train de faire face ? Plus je grandi, plus mes illusions s’effacent. Plus je grandi, plus je prend conscience des choses que l’on m’a caché, des mensonges que l’on m’a raconté.

Et puis moi, où est ma place si je porte en moi à la fois le sang des maîtres et celui des esclaves ?

Mon sentiment d’injustice se révèle. Les différences sociales, les jugements basés sur un physique, une origine, sans même connaître l’autre, les traitements injustes qu’on a laissé faire et qu’on laisse encore faire… Comment cela est-il possible ? Dans quel monde suis-je en train d’évoluer ? Je veux en apprendre plus. Que s’est-il passé dans le passé, que se passe-t-il aujourd’hui dans mon pays, mais aussi dans le reste du monde ?

Ma quête de compréhension et de création.

La découverte des identités plurielles et des évènements qui se sont passés et se passent dans le monde piquent ma curiosité, déjà insatiable de base.

Ces questions là, elles n’intéressent pas beaucoup mes camarades de classe. Je suis très solitaire, aimant lire, mener mes petites affaires toute seule, préférant les activités artistiques solitaires que sportives et collectives. Cette introversion me permet de développer ma créativité. Ou alors c’est cette créativité débordante qui me pousse à être tournée vers moi-même… En tout cas, je fais du piano et de la danse dans des clubs, et je pratique toute sorte d’activités manuelles à la maison, de la peinture, de la sculpture, de la pyrogravure…

J’ai aussi développé très tôt une passion des mots. Ayant appris la lecture seule à l’âge de quatre ans, le monde des livres m’apparaît être une ouverture infinie sur le monde. Je commence rapidement à écrire, poussée par mon institutrice de CE1, puis à participer au club de scrabble pour personnes âgées de mon village, invitée par la bibliothécaire de la bibliothèque où je passe mes mercredis après-midi.

Les années passent, et à l’âge de douze ans, même si j’avais déjà voulu faire tous les métiers du monde, une tendance ressort : le journalisme, la psychologie, l’anthropologie, la recherche sur les comportements criminels. Les années suivantes, même si je repasse par l’envie de faire tous les autres métiers du monde, ceux-là restent. J’entreprend des études universitaires de psychologie, en vue de devenir chercheuse en criminologie.

Je veux comprendre l’être humain.

Lorsque la mort donne un sens à la vie.

À l’âge de quinze ans, je tente de mettre fin à mes jours. Une situation familiale insupportable dont je ne trouvais pas l’issue, un manque de sens de ce monde où je ne trouve pas ma place, une souffrance incommensurable…

Par chance, j’échoue. Enfin, sur le coup je ne voyais pas ça comme une chance, je réfléchissais plutôt à ma prochaine tentative, à un moyen plus sûr et plus efficace.

Quelques semaines plus tard, je pars en colonie de vacances au Kenya, sous anti-dépresseurs. C’est mon premier grand voyage, si on ne compte pas mes séjours en Martinique, l’île natale de mon père. Là, je découvre plusieurs autres cultures, les Kenyans, et les Massaï. Leurs traditions, leurs vêtements, leurs bijoux, leur beauté… On parle différentes langues, mais on rit aux mêmes blagues.

Ces deux semaines m’ont fait réaliser la chance que j’avais d’avoir échoué à ma tentative de suicide. Je suis rentrée et j’ai arrêté immédiatement mes anti-dépresseurs, ce qui peut être très dangereux, mais j’avais trouvé un sens à ma vie. Ces deux semaines ont donné un sens à ma vie. Un mois auparavant, je ne voulais plus faire partie de ce monde, désormais je voulais en connaître chacun de ses recoins. Mon désir de faire le tour du monde commence à naître. Mes futures études en psychologie ou anthropologie se confirment.

Sept ans plus tard, en 2011, c’est ma meilleure amie qui met fin à ses jours. Elle, elle n’échoue pas… C’est ma meilleure amie depuis l’âge de trois ans. Un monde s’écroule, mon monde s’écroule. Ma souffrance est insupportable. Alors je la nie, et l’intériorise.

Alors mon corps ne tarde pas à réagir : trois mois plus tard je fais une occlusion intestinale. qui m’oblige à revoir entièrement mon alimentation. Plus aucun sucre, plus de viande rouge, plus de blé ou d’aliments contenant du gluten, plus aucun aliments industriels, plus de lait animal… Un changement de mode de vie au complet, qui initiera un grand changement intérieur.

Me déchargeant d’aliments toxiques et encombrant, de nouvelles choses arrivent en moi. Dont cette souffrance que je tentais d’éviter. Deux choix s’offrent alors à moi : partir à mon tour, ou rebondir. Je choisis la deuxième option.

Des idées, des visions du monde, un bien-être, une paix et une sérénité intérieures, et surtout, une vitalité que je ne me souviens pas avoir déjà connu font surface… J’ai l’impression de vivre pour deux. Et finalement, je me sens investie de la mission de vivre pour deux, pour elle, et pour moi.

J’ai bien plus qu’un rêve à réaliser, j’ai une mission : faire le tour du monde. Je touche du doigt le pourquoi, mais ne sait pas encore le comment. Le temps s’en chargera, je lui fait confiance.

Ma quête de sens. L’appel de mon âme.

Après trois ans d’études en psychologie menant à une licence, je décide de prendre une pause. Un stage de six mois me fait réaliser que la théorie, c’est bien, mais pour la pratique, il faut aussi avoir du vécu. Comment pourrais-je aider les autres si je ne me connais pas moi-même ?

J’ai envie de découvrir le monde, de me découvrir. Je prend alors une année sabbatique, qui finalement aura duré huit ans.

En 2009, je deviens d’abord auto-entrepreneur en France en commençant par la peinture sur textile. Rapidement je me met à la photographie et commence à avoir quelques contrats. C’est en 2013, lorsque je déménage à Montréal que réellement je vais commencer à vivre de mes activités de peinture et de photographie. De manière un peu inattendue et hasardeuse, je deviens aussi réalisatrice.

En 2015, fuyant l’hiver Canadien, je pars pour trois mois en Inde, seule, en sac à dos. En trois mois, livrée à moi-même, confrontée à moi-même, je grandi de dix ans. Treize ans après mon premier grand voyage, je réalise alors que cette soif initiale de découverte de l’autre m’amènera à me connaître moi-même. Au final, une psycho-thérapie par le voyage. La rencontre de moi-même à travers la rencontre de l’autre.

Début du printemps 2016, je reviens de mon voyage. Capturant des artistes sur scène, puis seule devant mon écran à éditer les photos, je ne trouve plus de sens à ce que je fais. Toutes ces photos, ces vidéos… Et après? J’ai envie de raconter des choses, bien plus profondes que juste du divertissement. Mettre en lien, interpeller, marquer, avoir un impact…

Lorsque j’ai interviewé Rachel Claudio à Paris dans le cadre du projet initial de documentaire, nous avons eu par le suite une longue discussion sur le célèbre dilemme des artistes : faire ce qu’on aime quitte à rester underground, ou mettre de l’eau dans notre vin afin d’être diffuser sur les médias mainstream… Je lui disais que l’important, c’est de faire les choses avec le coeur, en faisant un geste avec ma main sur mon coeur. Quelques mois plus tard, elle me dira que c’est en gardant cette image et cette phrase en tête qu’elle créera l’une de ses vidéos les plus vues à ce jour, et qui changera sa vie : une reprise de Hey Ya.

Dans la même période, c’est en interviewant Didier Piquionne qu’il me dira par la suite que mes questions n’étaient pas habituelles, et qu’il trouvait ça intéressant car ça le poussait à réfléchir à des choses auxquelles il n’avait pas pensé avant, à voir certaines choses sous un angle et une perspective qu’il n’avait pas avant, et que forcément, ça allait impacter ses prochaines créations.

C’est ce sens là que je veux donner, c’est de cette façon que je veux toucher… Partager, échanger, que tout le monde se permette d’évoluer mutuellement.

Et dans le même temps, mon âme me crie de partir. Je le sens dans ce que je choisis de lire, les films que je regarde, les accélérations des battements de mon coeur lorsque je parle voyage, les étoiles dans les yeux quand des voyageurs me content leurs récits… En 2014, ma naturopathe me le disait lors d’une consultation, je dois voyager, sinon je m’éteins à l’intérieure. C’est ma destinée. Rien ne m’anime plus que, ne serait-ce que l’idée, de voyager. C’est l’appel de mon âme.

Un sens pour moi, un sens pour l’autre : l’art comme refuge, le voyage comme sauveteur.

Par la pratique de l’art – peinture, photographie, vidéo, écriture, et diverses créations – j’ai pu donner un sens à ma vie. Un sens au-delà de l’aspect « Tu dois réussir dans la vie, en trouvant un métier, une bonne place », etc. Mon sens à moi.

L’art a aussi été mon échappatoire, mon refuge, mon garde-fou. Qu’est-ce que je veux exprimer, transmettre, montrer ? Des questionnements indirects sur moi-même finalement. Mes motivations, qui je suis, quelle part de moi-même je met là-dedans…

Le voyage également m’a sauvé la vie. Et m’a permis de me trouver, de me connaître.

J’avais du mal à l’admettre avant, car je ne voulais pas tomber dans les clichés et confirmer cette vision que trop de personnes peuvent avoir des artistes et des nouveaux nomades et voyageurs fous ou en fuite. Mais finalement, on s’en moque, non ? Alors aujourd’hui, je peux le dire : l’art et le voyage m’ont sauvé la vie.

Et je sais que je ne suis pas la seule. Si ça fait sens pour moi, ça peut aussi faire sens pour l’autre, qu’il soit directement concerné ou non.

Pour leur exprimer ma gratitude, à l’art et au voyage, je souhaite leur rendre hommage et les allier dans un Tour des Hommes nommé « Art is the message ».

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